23/24/25/26/27 août 1937 – 15 mai 2022 – Munich / Innsbruck
23/24/25/26/27 août 1937 – 15 mai 2022 – Munich / Innsbruck

23/24/25/26/27 août 1937 – 15 mai 2022 – Munich / Innsbruck

La matinée est occuper à réviser encore une fois nos bicyclettes. La petite roulette de mon déraille est réparée avec du fil de fer. Pat s’escrime après sa roue arrière qui a un aspect baroque. Le bois de la jante s’est décollé laissant filtrer le jour. Pat est au désespoir. Il sert les rayons d’un côté, les desserre d’un autre, fait pression des mains et des genoux, cogne de ci de là et déclare à qui veut bien l’entendre que nous ne pourrons jamais repartir. Il ajoute :

« Il faudra que ça casse ou que ça marche. »

Ca marche … A onze heures, nous partons.

Je cherche à longer le lac et tombe, encore une fois sur une déviation ni faite ni à faire. J’arrive péniblement à Ammerland, trouve difficilement à me garer et trouve une trouée sur le lac au niveau du ponton des secours. La vue sur le lac est obstruée par des haies et un sens unique m’interdit de poursuivre ma route le long du lac.

Je bifurque donc vers Kochel

Wolfrathausen … Königsdorf … Bicol … Benediktbeueurn … La montagne commence à se faire sentir, la faim aussi. A ce moment, nous distinguons les grands murs blancs et les clochetons en boule d’un monastère. Pat nous propose d’aller nous y restaurer. Jacky et moi refusons, mais il finit par remporter la décision en disant que le camping est une école de volonté et que vaincre notre répugnance dans une cas comme celui-ci, c’est faire preuve de volonté.

Benediktbeuern est plus riche que Schäflarn à en juger par l’aspect extérieur et en particulier par les magnifiques jardins qui décorent la cour intérieure. Nous sommes reçus dans un grand hall d’entrée, à vrai dire, nous ne sommes pas très joyeux à la perspective de sortir une petite histoire qui nous permettra de déjeuner gratuitement. Un abbé s’arrête près de nous :

  • «  Vous êtes Français ?
  • oui mon père, répond Pat. »

Il explique le but légèrement intéressé de notre visite. Je suis plutôt mal à aise. Chacun se présente. Je crois que dans mon trouble, j’appelle l’abbé monsieur.

Le prêtre nous conduit jusqu’à la cuisine. Là, il nous attable, et, pendant que nous déjeunons, nous fait raconter nos aventures, entre deux bouchées. Nous vidons les plats avec empressement. Chaque fois, il nous les fait remplir malgré nos protestations.

Ce prêtre fait un stage à Benediktbeuern. Il nous parle de l’antagonisme qui existe entre catholique et nazis. Ces derniers ont confisqué la moitié du monastère pour y loger les gens de l’Arbeits Dienst. Puis, ils ont interdit les aumônes dont vivaient la communauté et. Même les quêtes dans les églises. Benediktbeuern s’enorgueillissait d’une magnifique bibliothèque renfermant des manuscrits très rares et très anciens. Tous les moyens modernes pour la lutte contre l’incendie étaient prévus. Les manuscrits ont été confisqués, et maintenant, pour les consulter, il faut aller à Münich.

Les moines avaient un autre trésor : un ostensoir d’or enrichi de pierreries, qui avait toute une histoire. Un jour, des hitlériens vinrent qui s’en emparèrent au nom de l’état. Des collectes furent organisées dans tout le Reich, et même à l’étranger. L’ostensoir fut racheté au gouvernement pour trois millions de marks. Il reprit sa place, mais un pu plus tard, fut à nouveau confisqué.

Maintenant, les moines de Benediktbeuern n’habitent plus qu’une aile de leur monastère. Ils n’ont plus ni bibliothèque emplie de manuscrits, ni ostensoir enrichi de pierreries. Ils résignent, ils prient, ils attendent …

L’abbé français nous fait visiter les lieux de fond en comble. C’est nettement plus riche qu’à Schläflarn. Nous ne trouvons plus de simples murs blanchis à la chaux, percé de portes rectangulaires. Ici, les plafonds sont plus hauts, voûtés, décorés. Le chambranle des portes est sculpté. Des tableaux, un peu partout, mettent une note plus chaude, moins rébarbative. On a recherché la décoration, le coup d’œil. On n’a pas simplement voulu en endroit froid et nu fait seulement pour la prière.

Notre guide nous parle d’un autre prêtre français qui, comme lui, fait un stage ici. Malheureusement, il est partit de bonne heure le matin pour assister à un lever de soleil. Il ne rentrera qu’assez tard ce soir.

Nous nous sommes attardés suffisamment à Schläftlarn pour ne pas perdre trop de temps ici.

Kochel … Un cycliste nous interpelle :

« Vous êtes Français ? »

C’est à croire que tous les Français se sont donnés rendez-vous aujourd’hui. Nous sommes tombés sur l’abbé qui ne doit rentrer au monastère que le soir. Il s’est procuré un vélo de femme. Il a provisoirement abandonné la soutane pour une culotte collante et le chapeau aux bords relevés pour un béret basque, mais il a conservé le haut col de celluloïd et sue sous une épaisse veste noire. Il parle argot au point que je ne le comprends qu’à moitié.

©Geneanet sous la licence : CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons

Je trove un restaurant italien peu avant d’arriver. Au moment de payer, ils me disent ne pas accepter la carte Visa ( Catherine, ce n’est pas la peine de me dire que tu m’avais prévenue et qu’il me fallait une Master Card 😉 ). Ils m’envoient chercher du liquide en ville, sans me dire que la ville correspond à la deuxième agglomération. Bref, je passe un certain temps à tourner en rond, à interroger des passants avant de trouver le distributeur de billets.
Retour au restaurant et route vers Kochel et Mittenwald.

Nous longeons l’Untersee, puis abordons une grande côte. Je pars devant avec Jacky, laissant à Pat le soin d’entraîner, de soutenir et d’écouter ce singulier abbé.

En haut du col, nous sommes bien obligés de nous arrêter pour attendre notre camarade (à vrai dire, nous avons pris dix minutes de repos au milieu de l’escalade). Nous pensons qu’il a distancé son compagnon, lequel n’a pas dû faire long feu sur son vieux clou. Nous sommes donc surpris de les voir arriver côte à côte, roulant tout doucement, mais roulant tout de même.

L’abbé nous assure qu’en bas, près du Bodensee, il connaît un endroit où on déguste du vrai camembert et nous demande de venir en juger par nous même. Après tout, c’est un brave homme de curé. Nous ne saurions refuser une offre aussi gracieuse.

Nous plongeons dans la descente … doublons deux voitures, et, dans un magnifique hurlement de freins, nous arrêtons au bord du Bodensee, à Walchen.

Cette route, c’est un peu l’équivalent de celle du Col de la Bonette, chez nous : des dizaines de motards la parcourent, d’autant qu’il fait très beau

Nous nous installons à une magnifique terrasse. Nos cheveux longs et dépeignés, nos barbes incultes, n’as jambes nues et poilues, nos vêtements crasseux et graisseux, contrastent étrangement avec les toilettes claires (j’allais dire élégantes) des femmes et les pantalons au pli impeccable des hommes. On nous examine avec une curiosité visible. Des gens se hasardent à nous poser des questions du genre :

  • « Wohin kommen-Sie ?
  • Woher fahren Sie ? »

Nous faisons mine de ne pas comprendre. L’abbé est à son affaire. Il sait à peine d’allemand, mais parle abondamment. Il fournit un itinéraire des plus fantaisistes, et pour nous rehausser encore aux yeux de ces Allemands, e ces buveurs de sang, de ces persécuteurs de catholiques, il raconte les histoires les plus invraisemblables. Je croyais qu’un prêtre ne doit pas mentir. A vrai dire, celui-ci ne ment pas, il exagère. Pendant qu’il se lance dans des explications fantaisistes, nous dégustons un vrai camembert avec du vrai beurre. C’est délicieux.

Lorsque nous nous levons pour partir, les braves bavarois se précipitent sur leurs appareils photographiques. Nous sommes mitraillés de face, de profil, de dos. L’un nous prie de nous laisser photographier devant sa table, l’autre devant son auto. Un troisième voudrait un autographe …

Nous nous sauvons. Les quatre petits morceaux de camembert et de beurre ont coûté cinq marks au curé. C’est cher. Lui sourit et nous confie :

« J ‘ai hérité de quelqu’argent de mes parents. Pourquoi le mettrai-je dans des rentes qui s’effondrent ou dans une entreprise qui fait faillite Je préfère le dépenser. »

Au moment de nous quitter, il ajoute :

« Je suis professeur à Bossuet. Si vous avez la fantaisie d’écrire quelques notes et de vouloir les éditer, venez me trouver à votre retour à Paris. Vous pourrez me voir au lycée tous les jours à partir de cinq heures, sauf le samedi … C’est le jour des parents … »

La route porte par endroits des traces d’inondation. L’Isar est rentré dans son lit mais elle coule toujours tumultueusement.

Nous faisons nos achats pour le dîner à Mittenwald car nous n’avons pas d’argent autrichien et nous préférons prendre nos précautions.

©Geneanet sous la licence : CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons

A la douane allemande, on nous demande simplement pourquoi nous avons laissé pousser la barbe.

En Autriche, c’est plus compliqué. Les douaniers nous envoient à une petite barrique en bois pour faire établir un triptyque. Pour le payer, l’argent autrichien est nécessaire. On nous dirige vers un changeur. Ce dernier refuse les billets tchèques, disant qu’ils n’ont pas cours à l’ étranger et que nous ne pourrons nous les faire rembourser nulle part. Il me reste une vingtaine de marks sur les vingt-cinq que j’ai touchés à Münich. Nous les transformons en shillings autrichiens.

A vingt heures, nous sommes à Scharnitz, à la recherche d’un logement. Il n’y a pas d’A.J. Le curé est introuvable. De guerre lasse, nous partons en quête d’un emplacement où dresser la tente. Nous franchissons une barrière et pénétrons dans un champ. Personne ne nous verra et demain cela n’aura plus aucune espèce d’importance. Nous nous installons ç la maigre lueur d’une lampe électrique, après avoir vainement essayé d’entrer dans une cabane pleine de foin.

A peine nous endormons-nous que nous sommes réveillés en sursaut. Notre malheureuse tente est secouée comme un prunier. Des cris et des jurons ne laissent aucun doute sur la nature du trouble-fête. C’est le propriétaire ! Il n’a pas l’air content.

Nous sortons la tête. Ce n’est pas le propriétaire du champ. C’est bien pire. Notre abri est entouré de trois douaniers bottés, armés, rébarbatifs. Nous finissons par les calmer et leur expliquons que nous ne sommes que d’inoffensifs campeurs. Nous produisons nos passeports à l’appui de nos dires. Le chef s’excuse. Il nous explique qu’ayant aperçu une lumière dans les champs, il nous avait pris pour des contrebandiers …

Encore un incident de frontière qui, heureusement, se termine bien. Nous allons pouvoir reprendre nos rêves si brusquement interrompus …

27 Août 1937 : Page 5

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